TEMOIGNAGES, VU DANS LA PRESSE

Les coupeurs de feu, ces mystérieux guérisseurs qui apaisent les brûlures.


Je ne sais pas comment, mais en posant mes mains, je peux couper le feu, soigner des inflammations et toutes sortes de douleurs.” Roger Blandignères, coupeur de feu, reçoit trois après-midi par semaine dans une petite pièce, carrelage et murs gris, attenante à sa maison de Saleilles (Pyrénées-Orientales). Il l’a construite il y a dix ans, quand il a quitté la gendarmerie après trente ans de service. Les soins qu’il y prodigue complètent « un peu » sa retraite. Fils d’agriculteurs né au pied du mont Canigou, ce solide Catalan de 64 ans, boucles et barbe poivre et sel, affirme avoir « reçu un don du bon Dieu. Je ne sais pas comment, mais en posant mes mains, je peux couper le feu, soigner des inflammations et toutes sortes de douleurs. Je ressens la chaleur dans les doigts, les paumes, puis dans tout le corps. Alors je la retire, et je la jette au sol. Ensuite, je passe mains et avant-bras sous l’eau  ».
On l’appelle de toute la région (« jusqu’à Béziers, et même plus loin ») pour soigner brûlures, eczéma, zona, crises d’hémorroïdes et maux divers… Et souvent les effets secondaires des radiothérapies, comme l’a fait Christine. « Les médecins savent bien que les rayons brûlent, ils pourraient parler de nous aux malades, dire qu’on peut les aider. Ils ne le font pas souvent, c’est dommage. » Parfois, Roger Blandignères se rend dans les chambres d’hôpital, « en catimini », à la demande des patients. « Je me cache, j’ai toujours peur qu’on me chasse. Le paradoxe, c’est que de nombreux soignants me consultent : une sage-femme, une psychologue en dépression et même un rhumatologue, venu me voir pour une tendinite… »

“Je ne crois pas à la magie, je crois que je dispose d’une extrême sensibilité magnétique, qui me permet de détecter les douleurs dans le corps de l’autre et de transmettre une énergie particulière.”

Les récits de ces étranges guérisons foisonnent 

Les récits de ces étranges guérisons foisonnent : des malades en radiothérapie, un enfant blessé par un plat brûlant, une comédienne à la joue cramée par un fer à lisser les cheveux, un jeune homme victime de l’explosion d’un radiateur de voiture… Tous apaisés par des barreurs de feu. En Bourgogne, le nom de Serge et son numéro de téléphone circulent par le bouche-à-oreille, en toute discrétion, depuis une quinzaine d’années. À l’inverse de Roger Blandignères, cet ancien éleveur récuse le concept de «  don » et penche pour une explication rationnelle, bien qu’inconnue : « Je ne crois pas à la magie, je crois que je dispose d’une extrême sensibilité magnétique, qui me permet de détecter les douleurs dans le corps de l’autre et de transmettre une énergie particulière, libérant les mécanismes d’autoguérison de la personne que je soigne. Mon geste emprunte des canaux inhabituels. On ne les identifie pas, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’existent pas… »

Le corps médical demeure sceptique à l’égard de ces soignants populaires

Le corps médical demeure sceptique à l’égard de ces soignants populaires, dont certains ont cabinet et numéro de Siret comme Roger Blandignères, et d’autres, tels Serge, exercent bénévolement et souvent à distance, avec quelques informations basiques et parfois une photo. « Quand j’ai parlé du coupeur de feu à mon oncologue de l’institut Gustave-Roussy, témoigne une femme soignée pour un cancer du sein, il m’a regardée comme si je tombais de la lune. L’infirmière, pourtant, m’a assuré qu’elle voyait les bienfaits sur les brûlures. Un ambulancier aussi m’a encouragée, en me demandant de ne pas en parler au docteur. »
Roger Blandignères reçoit trois après-midi par semaine dans une petite pièce, carrelage et murs gris, attenante à sa maison de Saleilles (PyrénéesOrientales).

Ces gestes restent empreints de mystère


Le mystère de ces gestes (rituels d’imposition des mains, prières de guérison dites trois fois, signes de croix soufflés etc.) heurte une culture rationnelle, cartésienne et scientifique, peu friande de phénomènes inexpliqués. Au centre de traitement des brûlés de l’hôpital Saint-Louis, à Paris, le Pr Maurice Mimoun est catégorique : pas question de collaborer avec des barreurs de feu. « On ne doit pas mélanger de pures croyances avec la connaissance académique, affirme-t-il. Ces prétendus pouvoirs ont deux explications rationnelles : d’abord, certaines brûlures très impressionnantes guérissent seules en quelques jours. D’autre part, on sait que la compassion et l’empathie déclenchent des mécanismes d’autoguérison. À nous, corps médical, de transmettre cette parole bienveillante dans le cadre institutionnel, qui garantit diplômes et compétences. »
Quand la première patiente m’a parlé des coupeurs de feu, j’ai pensé qu’elle était folle. Au dixième témoignage, c’est moi qui aurais été fou de ne pas écouter ! “ Daniel Serin, oncologue radiothérapeute retraité.
Coupeurs, barreurs, tireurs, ou encore leveurs de feu ont pourtant une existence ancienne, inséparable de celle des guérisseurs, rebouteux et autres radiesthésistes. Yvan Brohard, historien des médecines populaires, précise : « On trouve leurs traces depuis le XVIIe siècle, dans des textes reproduisant leurs litanies, prières et gestes, souvent de nature ma-gico-religieuse. Leur action est multiple : stopper la propagation de la brûlure, apaiser la douleur, accélérer la cicatrisation. Ils guérissent aussi les maladies de peau et l’érythème fessier des bébés. On les trouve souvent dans des régions isolées, de montagne (Haute-Savoie) ou de frontière (Catalogne), qui avant l’urbanisation avaient un accès limité aux soins classiques. »

Par curiosité, ou pragmatisme, certains médecins se montrent plus ouverts.

À Saleilles, Roger Blandignères reçoit des patients adressés par un généraliste de Perpignan, qu’il ne connaît pas. À Avignon, Daniel Serin, oncologue radiothérapeute retraité, a commencé dès les années 1990 à évoquer les coupeurs de feu avec ses patientes en traitement après un cancer du sein. « Quand la première m’en a parlé, j’ai pensé qu’elle était folle. Au dixième témoignage, c’est moi qui aurais été fou de ne pas écouter ! Pour l’immense majorité des gens qui consultent un coupeur de feu, la douleur causée par les brûlures des rayons s’apaise, et parfois disparaît. Un patient qui souffre moins va au bout de son traitement, se soigne mieux, multiplie les chances de guérison. Beaucoup de médecins le savent, mais n’en parlent pas, par peur de risquer leur crédibilité. »
Au fil des siècles, les barreurs de feu ont prospéré sur le territoire dans l’indifférence du monde académique. Jugés inoffensifs puisqu’ils n’administrent aucun produit, ils ont été épargnés des procès en exercice illégal de la médecine. « Ils s’occupaient de maladies peu nobles comme l’eczéma ou le zona, précise Hervé Guillemain, historien de la santé. Leur action portait surtout sur la douleur, dont les médecins se sont longtemps désintéressés… Aujourd’hui, sous la pression des patients qui n’acceptent plus de souffrir, certains docteurs commencent à accepter ces pratiques. »


L’hypnose, la chiropraxie, l’auriculothérapie… entrent à l’hôpital


L’hypnose, la chiropraxie, l’auriculothérapie… se développent et entrent dans certains services hospitaliers, comme le centre antidouleur de l’hôpital du Kremlin-Bicêtre. «  Nos malades sont en proie à des douleurs chroniques, parfois depuis des années, témoigne sa directrice, l’anesthésiste-réanimatrice Isabelle Nègre. Je ne peux pas tous les mettre sous anesthésie générale ! Je propose antalgiques et morphine, mais j’évoque aussi les soins alternatifs. Je ne fume pas la moquette, je plaide pour des recours éclairés à ces techniques, dont je constate souvent l’efficacité. »
Certes, comme le rappelle le Pr Mimoun, à Saint-Louis, « il n’existe aucune preuve scientifique de l’action des coupeurs de feu ». Et pour cause : aucune étude ne s’y intéresse, personne ne publie sur la question. « Impossible, tant notre médecine occidentale reste centrée sur la technique, estime Isabelle Nègre. Mais les choses changent : après avoir longtemps ricané devant l’hypnose ou la méditation, on sait désormais qu’elles induisent des modifications cérébrales profondes. Un jour, on mettra peut-être en évidence des formes d’énergie transmissibles, qui expliqueraient l’action des barreurs de feu ou des magnétiseurs. » Et donneraient raison à Serge, le coupeur de feu bourguignon.
À Navarrenx, dans les Pyrénées-Atlantiques, Nicole Casamayou n’a jamais compris ce phénomène qui l’empêchait, enfant, de se blesser aux grils et rôtissoires de la charcuterie familiale. « Je calmais mes brûlures simplement en posant ma main dessus. Je l’ai fait sans y penser jusqu’à ce qu’un employé me demande de le soigner, et j’ai réussi. Ça s’est su dans le village, des gens se sont mis à venir me voir… » Aujourd’hui, elle coupe le feu même par téléphone, et s’est formée à la médecine chinoise pour offrir un « socle cartésien » à ses drôles de compétences. « Mais il n’est pas question de remplacer la médecine traditionnelle », affirme-t-elle, à l’instar de Serge ou de Roger Blandignères. Quand elle a eu un cancer, Nicole Casamayou a été soignée à l’hôpital de Pau, puis dans une clinique de radiothérapie. Où elle a eu la surprise de découvrir une liste des barreurs de feu de la région. Son nom était dessus.

Article de Juliette Bénabent pour Télérama du 28 décembre 2019

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